La bonne raison, ou les maths expliquées à Luna

El 27 julio 2009  - Escrito por  Stéphane Lamy Ver los comentarios (6)

Il y a quelques temps, alors que ma fille Luna était encore en CM2, elle est rentrée à la maison en annonçant qu’elle connaissait les formules pour calculer la surface d’un carré, d’un rectangle, d’un triangle, voire même ... d’un disque.

$-$ ah bon, c’est quoi la surface d’un disque ?

$-$ $\pi R^2$ !

$-$ ah oui c’est vrai... mais c’est qui $R$ ?

$-$ c’est le rayon !

$-$ bon, et c’est qui $\pi$ ?

$-$ 3,14 !

$-$ ah bon ? Comment tu sais que c’est 3,14 ?

Suit une discussion d’où il ressort que ce n’est pas la première fois que Luna rencontre ce nombre $\pi$, en fait bien sûr c’est ce même nombre $\pi$ qui était intervenu dans la formule pour calculer la longueur d’un cercle, $2\pi R$. Résumons : un cercle est d’autant plus long que son rayon est grand, la constante de proportionnalité a été baptisée $\pi$, et par des calculs astucieux on doit pouvoir trouver à peu près à quoi ce nombre $\pi$ est égal (exemple de calcul astucieux : tracer à la craie un grand cercle de 10 mètres de diamètre dans la cour de récré, et mesurer sa longueur avec cet instrument à roulette dont j’ai oublié le nom, bref, plus ou moins le même compteur que celui qui équipe les voitures).

Mais pourquoi c’est le même nombre $\pi$ qui intervient dans la formule pour la longueur et celle pour la surface ? Luna ne semblait pas spécialement troublée par cet coïncidence («ben, c’est parce que l’instit nous l’a dit !»), mais j’essayais malgré tout de trouver une explication à ce curieux phénomène... sans dépasser le bagage mathématique d’un élève en CM2 bien sûr !

Voici le résultat de mes cogitations.

Tout d’abord, rappelons nous pourquoi la surface d’un rectangle est bien égale à $l \times L$ (largeur par longueur, exprimée en cm²). Commençons par recouvrir le rectangle par des petits carreaux de coté $a = 1$ cm. On a $l$ petits carreaux dans le sens de la largeur, et $L$ petits carreaux dans le sens de la longueur, soit un total de $l \times L$ petits carreaux. Chacun de ces carreaux représentant 1 cm², tout semble ok. Le problème est qu’il n’y a pas de raison que je puisse recouvrir pile mon rectangle avec de tels carreaux (quand on fait du carrelage chez soi en tous cas ça ne tombe jamais pile). On a donc trouvé une surface un peu trop grande (l’erreur correspond aux chutes de carrelage qu’on a découpées). Bon, mais recommençons avec des carreaux plus petits, de côté $a/10 = 1$ mm. Alors il y a $10 l$ carreaux dans le sens de la largeur, $10 L$ dans celui de la longueur, donc en tout $100 \times l \times L$ carreaux d’un mm², et comme dans 1 cm² il y a bien 100 mm², la formule n’a pas bougé... et il y a moins de chutes ! En prenant des carreaux très très petits, on voit que la formule va marcher car il finira par ne plus y avoir de chutes (ou si peu que ça ne vaut plus la peine d’en parler).

Bien. Revenons au disque. Je découpe mon disque en une collection de couronnes concentriques, toutes de même largeur $a$. Je dis qu’une telle couronne, de rayon intérieur $r$ (donc de rayon extérieur $r+a$), a une surface un peu plus grande qu’un rectangle $a \times 2 \pi r$. En alignant tous ces rectangles debout les uns à côté des autres, du plus petit vers le plus grand (imaginer les frères daltons, avec Joe à gauche, et Averell à droite), j’ai recouvert un triangle rectangle, dont le coté en bas est $R$, et le coté à droite est $2\pi R$ (c’est la hauteur d’Averell). Et les triangles rectangle, ça, Luna elle sait faire (elle qui s’était assoupie durant l’explication précédente se réveille soudain). On calcule, et miracle, voici la formule $\pi R^2$ ! A nouveau, il y a le problème des chutes, mais on le résout de façon analogue, en prenant des couronnes très très fines, si fines que la poussière des chutes finit par disparaître sous le tapis du salon.

Et maintenant, pour ceux qui seraient tentés de faire les malins, un exercice:
Pouvez vous trouver une démonstration dans le même esprit de la formule de la surface d’une sphère (qui doit être $4 \pi R^2$, si je me souviens bien).

Je ne sais pas faire, mais je crois que j’ai une bonne piste : il semble séduisant de chercher à se ramener à ce joli théorème (dont je viens d’apprendre qu’il est attribué à Archimède) qui affirme que la surface d’une sphère est égale à celle de son cylindre circonscrit (ou si vous préférez, si vous mettez une orange dans un verre à whisky, la surface de l’orange est égale à la surface du verre - le fond du verre ne comptant pas bien sûr).

Je me demande parfois si à force d’enseignements sophistiqués on ne risque pas de perdre de vue la vraie raison des choses. La vraie raison, par définition, c’est celle qui peut être expliquée avec le bagage mathématique minimal. Prenez par exemple le fait qu’il n’existe que 5 solides platoniciens, comme les amateurs de jeux de rôle le savent bien (encore qu’il ne faut pas confondre un dé à 10 faces avec un solide platonicien). J’ai l’impression que c’est un sujet classique de développement à l’agrégation, pour illustrer des concepts un peu sophistiqués de théorie des groupes (mais bon je peux me tromper, je n’ai jamais enseigné en prépa agreg. D’ailleurs, pour tout dire, je n’ai même jamais passé l’agreg). Ce n’est que récemment que je me suis rendu compte quelle était la vraie raison, je veux dire, l’argument de niveau CM2 !

Je vous laisse trouver vos propres bonnes raisons, pour cette question (indices sur demande) ou pour tout autre problème qui croisera votre route !

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Stéphane Lamy — «La bonne raison, ou les maths expliquées à Luna» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

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  • La bonne raison, ou les maths expliquées à Luna

    le 21 de enero de 2009 à 21:51, par Julien

    Bonsoir Stéphane

    Après avoir apprécié toute la pédagogie de la personnification de M. Pi, puis accordé toute ma réflexion au résultat de vos cogitations, je vous fais part des miennes :

    L’enfante (Luna si j’ai bien tout compris), comme vous l’avez démontré (par A + B) apparaît finalement, dans sa naïveté originelle, comme étant plus mathématicienne que chacun de nous car elle est capable d’aller à l’essentiel. En l’occurence, les études (de mathématiques ou autre) dans un souci initial de plus grande connaissance, nous éloignent finalement de la «vraie raison».
    On pourrait faire le rapprochement avec le nouveau-né qui, plongé dans une piscine quelques jours après sa naissance, saura nager, alors qu’il pourrait s’y noyer dix ans plus tard, s’il s’essaie à une nage un peu trop farfelue (espérons alors pour lui que la piscine n’ait pas trop de dénivelé, cf l’article «Que se passe-t-il lorsqu’un mathématicien va à la piscine?»).

    Cependant, deux mauvaises pistes s’ouvriraient alors à nous :
    Tout d’abord, serait-il bien raisonnable de laisser l’enfant à vie dans la piscine sous prétexte qu’une fois sorti, il en perdrait ses facultés initiales?

    Par ailleurs, devrait-on le laisser grandir sans jamais l’initier à cet art aquatique qu’est la natation, de peur qu’il n’en fasse mauvais usage ?

    On retombe donc sur nos pieds, s’ils ne sont pas devenus des palmes entre-temps.
    Ouf ! Tout ceci n’aura donc pas servi à rien (le bac, les années post-bac, les années post-post-bac), et Luna peut à nouveau se replonger dans ses leçons sans scrupules !

    Enfin, Jacques Istas, pour vous faire patienter, voici une petite distraction de circonstance :

    Luna a vingt-cinq ans de moins que son père. Dans douze ans, elle aura la moitié de l’âge de son père. Quel âge a Luna aujourd’hui ?
    Question subsidiaire : en quelle classe est-elle alors ? ;-)

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