Réduire les inégalités

Le 18 mai 2015  - Ecrit par  Pierre Colmez Voir les commentaires (3)

Depuis bientôt 40 ans, les réformes de l’Éducation Nationale se suivent et se ressemblent, que l’on soit sous un gouvernement de droite ou « de gauche ». Le nombre d’élèves scolarisés (de plus de 16 ans) augmente, le niveau des programmes diminue pour « permettre à tout le monde de suivre », le pourcentage de reçus au baccalauréat augmente, et l’enquête PISA fait apparaître une baisse globale des performances et une augmentation des inégalités (les performances de « l’élite » ne baissant pas), ce qui fait dire à certains que le système est de plus en plus élitiste.

Cela peut sembler paradoxal que « permettre que tout le monde suive » donne un système élitiste, mais se comprend parfaitement si on pousse la logique jusqu’au bout. On arrête d’enseigner quoi que ce soit, et on donne le bac à tout le monde : le résultat est que les enfants dont les parents pourront prendre la relève verront leurs performances inchangées à l’enquête PISA, et que le reste de la population verra ses résultats s’écrouler : une éducation d’un élitisme absolu au nom de l’égalité complète ! (On peut envisager d’empêcher les parents d’éduquer leurs enfants pour rétablir une égalité parfaite...)

La baisse du niveau d’exigence est donc dommageable pour les moins favorisés. L’enquête PISA laisse entendre que ce n’est pas le cas pour « l’élite » [1], mais on peut en douter car ce que cette enquête mesure, c’est le degré de maîtrise de certaines notions de base, pas le niveau atteint par les meilleurs. Or, dans un certain nombre de sujets comme les maths, les langues (ou le go ; en gros tout ce qui demande de formater le cerveau pour qu’il acquière des automatismes), les performances à l’age adulte sont très nettement corrélées à ce que l’on a appris pendant l’enfance ou l’adolescence. Dans d’autres domaines, c’est moins net, et il me semble qu’un adulte apprend mieux qu’un enfant ou un adolescent tout ce qui relève de la culture (histoire, géographie, physique, sciences naturelles, économie...).

Il faudrait donc renforcer les connaissances fondamentales (langues et maths, qui sont indispensables pour comprendre le reste), admettre que tout le monde n’apprend pas tout à la même vitesse, et donc créer des cycles différenciés suivant les sujets, mais cela demande des moyens humains qui sont incompatibles avec la vraie logique derrière les réformes successives de l’Éducation Nationale (au moins celles des 20 dernières années), à savoir faire des économies (tout le reste n’est que de l’habillage, et le discours est adapté suivant qui est au pouvoir). Maintenant que l’on a largement [2] diminué les salaires des enseignants, supprimé les redoublements (y compris en terminale en facilitant l’obtention du bac), il ne reste plus beaucoup d’économies potentielles sauf à diminuer les heures de cours (et le nombre d’options proposées).

Notes

[1Un facteur possible de résistance de l’élite est la montée en puissance de l’enseignement privé : je suis abasourdi par le nombre de gens dans mon entourage qui envoient leurs enfants dans le privé, chose impensable il y a 40 ans

[2On pourra admirer la première courbe du document ; il concerne les enseignants-chercheurs, mais les salaires des autres fonctionnaires ont évolué de la même manière.

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Pour citer cet article :

Pierre Colmez — «Réduire les inégalités» — Images des Mathématiques, CNRS, 2015

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  • Réduire les inégalités

    le 21 mai 2015 à 11:47, par ewill

    Tout cela est bel et bon, comme on dit...mais comment se fait-il que , depuis de nombreuses années, on répéte que le BAC ne sert à rien, que l’enseignement est de plus en plus « à deux vitesses » ...que le but n’est plus d’instruire mais de tenir les élèves en classe, que les programmes s’adaptent aux élèves et non le contraire.

    Et nous, les enseignants, ne réagissons pratiquement plus, tétanisés par les litanies médiatiques relatives au travail des profs (travail à mi-temps dit mon beau-frère directeur financier...!! En tout cas à « mi-salaire ».)

    Pour une fois, Mr Debray a une formule amusante : les établissements scolaires ne sont plus des établissements d’instruction mais des établissements d’animation !
    Voir les nombreuses options obligatoires ou facultatives proposées, comme dans un hypermarché.

    Quand on sait que Mme l’Inspectrice générale de maths sélectionne les futurs profs de prépa (agrégés, docteurs) en s’intéressant à leur participation à la vie de l’établissement(= animation).. ;cela laisse rêveur.

    Tout ce que l’on pourrait encore dire sur cette terrifiante situation ne sert-il qu’à nous donner bonne conscience sur notre refus de « collaborer » ? Sommes-nous ringards au point d-être voués à disparaître comme les dinosaures ? Je le crains fort, tant l’instruction n’a plus d’avenir car pas rentable, pas cotable en bourse.

    Merci à l’intervenante précedente d’avoir insisté sur le fait qu’apprendre demande des EFFORTS, notion plus très en vogue par les temps qui courrent.

    Oui, si seulement sous la plage (et sous internet) il y avait des pavés à lancer !

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