Vive les mathématiques financières !

Le 23 octobre 2011 Voir les commentaires (6)

Jadis, du temps de Pythagore, Euler, Poincaré ou Weil, le rôle des mathématiciens dans la société se concentrait autour de l’étude d’objets abstraits et abscons. Ils enseignaient aussi leur savoir à d’autres individus pour qu’ils deviennent à leur tour mathématiciens ou professeurs. Certains d’entre eux s’intéressaient aux applications et étaient très efficaces pour fournir des outils formels adaptés à toutes sortes de sciences, ou pour aider au développement de produits technologiques utiles à l’humanité toute entière.

Le mathématicien n’était en général pas un homme d’argent. Depuis sa plus tendre enfance il connaissait la fonction exponentielle et savait qu’un franc placé à la caisse d’épargne au taux de 3% le jour de la bataille de Marignan vaudrait aujourd’hui plus de 2.3 MF. Il trouvait cela totalement absurde. De même, quand on lui parlait de un dollar placé en 1976 sur un fonds de pension garanti à 15% qui vaut aujourd’hui 133 dollars, il haussait les épaules. Attaché aux vérités universelles, il tenait à rester très éloigné des charlatans, des astrologues, des banquiers et des économistes.

A partir des années 70-80 les hommes politiques de tous bords - tour à tour naïfs, couards, cyniques ou corrompus - ont donné petit à petit toutes les clés du monde aux marchés financiers. Faisant mine de faire de la politique, ils se liaient consciencieusement les mains pour laisser libre cours à la « main invisible ». Les financiers nouvellement libérés ont vite décelé chez les mathématiciens, rompus aux objets abstraits et abscons, des possibilités phénoménales de gains sur « le pur et colossal système de jeu et de tripotages » (Karl Marx parlant de la bourse). Autrement dit, au grand jeu du petit malin plus malin que les autres gros malins, le mathématicien a son mot à dire !

Bien sûr, au début il fallut les décoincer un peu, ces binoclards sortis de leurs équations : telle une vierge effarouchée, la Science ne voulut se donner à l’infâme boutiquier qu’au prétexte que de « beaux problèmes de math » étaient sous-jacents. Il fut donc trouvé de « beaux problèmes de maths » : on tira de l’oubli Louis Bachelier et on sortit du chapeau messieurs Black, Scholes et Merton qui venaient d’inventer l’eau chaude à l’envers. La tendance baissière alarmante des vocations scientifiques emporta finalement le morceau et un pacte Faustien fut signé implicitement : la finance internationale sauverait nos départements de math de la fermeture et nous lui offririons en échange la part du lion de nos plus fins cerveaux. Formés aux mathématiques de pointe, ils utiliseraient dans leur vie professionnelle essentiellement Excel et la règle de trois, mais à 300 000 dollars par an minimum. Hors bonus et stock options. Ainsi fleurirent, jusque dans la plus petite école ou université de nos provinces les plus reculées, des diplômes estampillés « n’importe quoi et math financières » dont le succès auprès des étudiants fut fulgurant en ces périodes de disette où l’on n’a plus les moyens de recruter un professeur de collège à un salaire sensiblement supérieur au SMIC. Point commun à toutes ces formations de niveaux disparates : ne surtout jamais proposer de module d’économie, et encore moins d’histoire de l’économie, qui pourraient donner au futur petit soldat de la finance une vision de la situation vaguement plus large que la dernière ligne de son relevé de compte de bonus.

Au début le danger n’apparut pas clairement. Il y eut certes quelques collègues engagés à fond dans cette merveilleuse aventure (naïfs, couards, cyniques ou corrompus ?), mais la majorité regardait tout ceci de loin avec un peu de cette condescendance qui sied si bien aux mathématiciens : d’accord on forme des cohortes de parasites décérébrés, cupides et arrogants. Mais on sauve nos postes !

Malheureusement en quelques années les bébés crocodiles sont devenus de redoutables prédateurs. Le parasite agaçant s’est mué en monstre nuisible. Sauvés en 2008 par les États, les spéculateurs se retournent aujourd’hui, tel le scorpion de la fable, vers ces mêmes États qui se sont endettés jusqu’à l’os pour que les établissements financiers ne sombrent pas. L’Islande, l’Irlande et la Grèce sont à terre. Bientôt suivront l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la France. Puis les USA...

Il est probable que la crise actuelle débouche sur des désordres de très grande ampleur, lorsque les politiques d’austérité imposées partout par les marchés financiers seront devenues insupportables.

Certes les mathématiciens ne sont pas responsables de toutes les injustices du monde, mais ils ont fourni aux dirigeants de nombreux outils indispensables à la financiarisation de l’économie qui explose aujourd’hui en vol. Ils ont construit une immense machine de l’apocalypse - aussi terrifiante que la Doomsday Machine du film de Kubrick - tapie dans les puissants serveurs informatiques qui spéculent 24 heures sur 24 en faisant du « High Frequency Trading  ». Ils l’ont fait sans trop y réfléchir car l’idéologie libérale et dérégulatrice était devenue aussi naturelle que « l’air qu’on respire ». Ils n’en ont pas moins fait une faute irréparable. Et la communauté mathématique toute entière en fut complice. Devra-t-on un jour traduire messieurs Black et Scholes devant le tribunal pénal international de La Haye ?

François

Article édité par Valerio Vassallo

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Pour citer cet article :

— «Vive les mathématiques financières !» — Images des Mathématiques, CNRS, 2011

Commentaire sur l'article

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  • Vive les mathématiques financières !

    le 20 octobre 2011 à 10:00, par François Jouve

    Sur ce site même il y a un article de J.P Kahane écrit en 2009 après que Michel Rocard ait employé la même expression que moi (« crime contre l’humanité »), ce que j’avais oublié, à propos des math financières.
    http://images.math.cnrs.fr/Mathematiciens-et-finance.html

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