22 mars 2015

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  • Objectifs du « socle commun » et mathématiques

    le 28 mars 2015 à 10:05, par jerome

    Monsieur Raoult,

    J’apprécie toujours autant vos billets pour le soin que vous y apportez.
    Je ne peux malheureusement pas abonder dans votre sens sur le socle.
    Je suis enseignant en collège Rep+ (ex Eclair zone sensible) depuis 8 ans. J’interviens aussi beaucoup depuis 2000 en licence principalement de Mathématiques ou d’économie-gestion, et également en classe prépa en colle. Si je suis toujours resté dans mon poste en Rep+ c’est que ma situation me permet d’avoir une vision transversale du système éducatif du collège à l’université, ce qui est une véritable position d’observateur privilégié et en plus mon établissement regorge d’une richesse infinie : la diversité des élèves.
    Je vais vous citer une phrase que mon IA-IPR se plait à répéter lorsqu’il vient m’inspecter ou lorsqu’il inspecte mes collègues de Rep+ : une de ses rengaines habituelles est de dire « il ne faut pas faire ça ici ». A quoi se réfère donc ce « ici ». Il faut bien sûr comprendre par ce « ici », ici en Rep+. L’institution est donc capable de prôner une école à deux vitesses par la voix d’un de ses représentants officiels. Car « s’il ne faut pas faire ça ici » en Rep+, il faut bien sûr le faire dans le collège à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau, collège « réputé et bourgeois » bien sûr d’une toute autre typologie.
    Notons quand même que ce qu’il ne faut pas faire en Rep+, c’est par exemple la division euclidienne en 3e parce que de toute façon les élèves peuvent utiliser la calculatrice dixit mon IA-IPR préféré. Mais qui a donc dit que les élèves de Rep+ étaient moins bons que les autres, qui peut donc penser que certaines choses seraient bonnes pour les élèves des établissements « bourgeois » et pas en Rep+ ?

    Voyez-vous Monsieur Raoult, le socle c’est exactement ça. Au lieu de pousser les élèves à se transcender par le savoir, le socle prône au contraire de les plonger dans la culture du bas de gamme. Et bien sûr, le socle se décline en deux catégories : socle des pauvres, socle des riches.

    L’avantage d’être sur le terrain est de voir comment se met en place la volonté de discriminer l’élève en fonction de sa catégorie sociale. Un élève de Rep+ est jugé moins capable par l’institution qu’un autre. Il ne faut donc pas lui enseigner les mêmes choses, pas faire les mêmes choses, ou les faire moins bien car il serait intolérable que cet élève puisse se transcender grâce à l’école.

    Quand sur le terrain certains IA-IPR prônent l’enseignement bas de gamme en Rep+, nous sommes en plein dans le socle bas de gamme.

    Depuis 8 années, j’ai pu voir le cynisme de l’institution à l’encontre des élèves de Rep+. Il y a les textes officiels et les déclarations en présence de journalistes et, il y a la réalité du terrain.
    Voyez-vous par exemple cette année pour un collège Rep+ comptant près de 90% de boursiers, nous avons perdu un poste de surveillant et demi-poste de CPE. Ca, c’est la réalité du terrain qui est en totale opposition aux grandes déclarations officielles.

    Alors le socle sur le terrain, ça ne sera pas les phrases complément nian-nian du document officiel qui mettent presque la larme à l’oeil.
    Le socle, sur le terrain, ça sera l’enseignement bas de gamme partout où il faudra au contraire imposer l’excellence et l’élitisme REPUBLICAIN.

    La différence entre le terrain et les grandes déclarations est là. Ce qui se passe sur le terrain, dans la réalité, est une destruction à marche forcée de l’école républicaine.

    A ceux qui en douteraient, la porte de mon établissement est ouverte. Vous aurez le plaisir d’y découvrir un établissement mitoyen d’une déchetterie, construit sous l’autoroute, au fond d’une impasse remplie d’immeubles de marchands de sommeil, véritable verrue dans un quartier classé comme le plus pauvre de France et où des maladies oubliées comme le saturnisme ou la galle sont en train de réapparaitre.

    Et là dans cet établissement, avec les « saloperies » que l’institution nous fait jour après jour (pertes de postes pendant que les infos se gargarisent sur la soi disant priorité à l’éducation, déclarations complétement cul-cul de la rue de Grenelle en total décalage avec ce que les élèves vivent, IA-IPR missionnés pour faire plier les quelques uns qui refusent la misère sociale), effectivement le socle nous parait d’un côté ridicule mais finalement bien dangereux car on connait la finalité : une école pour les riches et une école des pauvres.

    8 ans de Rep+, ça change la vision du système éducatif. Au lieu de faire écrire le socle par des gens qui n’ont aucune conscience de ce que peut-être une seule journée d’enseignement en Rep+, il aurait peut-être fallu demander l’avis de collègues qui ont 15 ans de bouteilles en Rep+-Eclair-ZEP du nord au sud. Ces collègues savent ce qu’est devenu le système éducatif mieux que quiconque mais bien sûr ce qu’ils pourraient dire seraient du plus mauvais effet face à la politique éducative suivie depuis des années.

    Sur le terrain, on attend les IA-IPR missionnés pour venir vanter le socle, on a l’habitude de ce genre de visite dignes de VRP. Ils viendront, feront le blah blah habituel en casant toute une liste de jolies mots dans leur charabia pédagogico-comique, puis repartiront. Ca ne changera rien pour nous, ca ne changera rien pour nos élèves, mais on continuera quand même tant bien que mal à faire ce qu’on peut en se battant chaque jour, nos élèves comme nous.

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